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J’ai, depuis dix ans, pour principe de refuser les relations d’amitiés avec les grands chefs. C’est une règle que je me suis imposée sans que personne ne me le demande, mais avec cette idée qu’un critique gastronomique ne pouvait être libre « autrement ». Et c’est vrai : comment écrire qu’untel ou tel autre ne vaut plus ce qu’il valait lorsque l’on est lié, si ce n’est par des liens amicaux, par des liens de sympathie? Et c’est toute la difficuté du critique gastronomique – de tous les critiques- : mordant lorsqu’il débute, plus « coulant » avec les années alors que son univers personnel est peuplé d’amis dont il est supposé  commenter le travail. Sur le papier, cette rigueur peut sembler normal au lecteur qui attend de nous – puisqu’il nous fait confiance- une objectivité sans faille. Et bien je peux vous dire qu’il y a des jours où cette « rigueur » fait un peu mal au coeur. J’étais tombé il y a trois ans sous le charme de Nicolas Stamm et Serge Schaal dont le restaurant deux étoiles  – La Fourchette des Ducs à Obernai– m’avait littéralement subjugué. Qualité de la table, de l’accueil, du cadre : ce deux étoiles était pour moi « le » restaurant idéal. J’avais consacré alors la « une » de Lecoq Gourmand à ces deux restaurateurs remarquables. Et puis ? Respectant ma règle cruelle, plus rien. Pas un coup de fil, pas une présence à l’une des manifestations (Les Grandes Tables du Monde…) où ils avaient eu pourtant la gentillesse de m’inviter. Nous nous sommes donc complètement perdus de vue. Et voilà qu’en acceptant ce soir l’invitation d’une amie , je me suis retrouvé ce soir à dîner avec eux à la Brasserie Flottes à Paris. Forcément,  mon coup de coeur m’est revenu en boumerang et en pleine face. Je me suis privé d’eux, privé de cette chance de pouvoir connaître davantage deux professionnels d’exception, deux belles « âmes ». En tout cas, grâce à eux, j’ai passé une délicieuse soirée à la Brasserie Flottes dont les oeufs mayonnaise restent un must incontournable. Nous avons échaffaudé ensemble  l’idée d’un projet pour la prochaine Fête de la Gastronomie qui me tient tant à coeur… Verra–il le jour ? Je n’en sais rien. Je l’espère vivement, tellement ce projet généreux est riche de promesses. Mais aurais-je pêché ? C’est toute la complexité de ce métier de critique qui reste à réinventer. En tout cas je sais ce que je savais déjà : le secret d’un bon dîner c’est d’abord de partager sa table avec des personnes que l’on aime.

 

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